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Le pèlerinage de la Ghriba reprend souffle à Djerba, entre ferveur retrouvée et mémoire des blessures

Ils sont venus de France, d’Italie, de Côte d’Ivoire et de Chine, environ cinq cents pèlerins réunis du 30 avril au 6 mai sur l’île méditerranéenne de Djerba, en Tunisie, pour célébrer le Lag Ba’Omer autour de la synagogue El-Ghriba. Ce retour, modeste en nombre mais fort en symboles, intervient trois ans après la fusillade de 2023, au cours de laquelle un garde national tunisien avait abattu cinq personnes aux abords du même sanctuaire, semant la crainte parmi les fidèles et la diaspora juive. Sous une sécurité renforcée mais dans une atmosphère recueillie, le pèlerinage le plus ancien d’Afrique a repris son cours, témoignant d’une volonté collective de ne pas laisser la violence écrire le dernier mot.

Un retour chargé de sens

À l’intérieur de la synagogue vieille de vingt-six siècles, les fidèles ont allumé des bougies, lu des textes sacrés et inscrit des vœux sur des œufs déposés dans une grotte sacrée attenante au complexe — une tradition millénaire associée à la bénédiction et à la fertilité. L’atmosphère, à la fois pieuse et conviviale, contrastait avec la tension qui avait marqué les deux dernières années.

Parmi les participants, Redj Cahen, pèlerin tuniso-italien revenu après avoir manqué le rassemblement de l’année précédente, résumait l’état d’esprit général : « Nous sommes de retour, et nous sommes fiers d’être des Juifs tunisiens. C’est un sentiment que l’on ne peut pas expliquer. Seuls ceux qui viennent ici le comprennent. »

La présence de l’ambassadeur de France en Tunisie parmi les participants n’était pas anodine : deux ressortissants français figuraient parmi les victimes de l’attaque de 2023. Ce geste diplomatique incarnait une forme de réconciliation symbolique entre les deux rives de la Méditerranée, dans un contexte où les relations franco-tunisiennes restent complexes.

La procession de la Minara, signal d’un apaisement prudent

L’un des moments les plus attendus de cette édition était le retour de la procession de la Minara, suspendue depuis l’attentat de 2023. Cette tour pyramidale en or et argent, placée au cœur de la synagogue, est au centre d’un rituel où les femmes la drapent de foulards colorés — geste associé à la bonne fortune, à la fertilité et au mariage. Une vente aux enchères symbolique d’œuvres d’art et d’objets religieux juifs suit, avant que la Minara, parée de ses voiles, ne soit portée en procession à l’extérieur au son du darbuka et dans une atmosphère de chants et de friandises lancées à la foule.

Ce retour de la Minara dans l’espace public a été perçu comme un signal fort : celui d’un allègement progressif des restrictions et d’une confiance retrouvée, fragile mais réelle.

Le dispositif sécuritaire, lui, restait imposant. Des points de contrôle et des barrages filtraient les accès à l’île, les véhicules étaient fouillés et les documents d’identité soigneusement vérifiés. À l’intérieur de Djerba, les quartiers juifs de Hara Seghira et Hara Kebira faisaient l’objet d’une surveillance renforcée, tandis qu’une présence militaire plus discrète entourait la synagogue elle-même.

Enjeux économiques et symboliques pour la Tunisie

Le pèlerinage de la Ghriba n’est pas seulement un événement religieux : il représente un vecteur économique significatif pour l’île de Djerba et, au-delà, un marqueur de l’image internationale de la Tunisie. L’ancien ministre du Tourisme René Trabelsi, lui-même membre de la communauté juive tunisienne, a salué « un retour progressif », ajoutant que les autorités tunisiennes avaient œuvré pour maintenir la tenue du pèlerinage malgré les difficultés.

Khedir Hnaia, employé de la synagogue depuis plus de trente ans, exprimait quant à lui l’espoir d’un renouveau : « Nous voudrions refléter une belle image au monde, rendre à la Ghriba sa gloire d’antan, et la surpasser. » Haim Haddad, membre du comité d’organisation originaire de Zarzis, allait dans le même sens : « Nous devons nous tenir debout pour notre pays. Nous aimons beaucoup la Tunisie, et de la même façon que notre pays s’est tenu debout pour nous, nous nous tiendrons toujours debout pour lui. »

Contexte : une coexistence millénaire sous pression

La communauté juive de Tunisie est l’une des plus anciennes du monde arabe. Sa présence remonte à l’époque romaine, et les Juifs ont longtemps occupé une place singulière dans le tissu social du pays, notamment à Djerba, où les quartiers de Hara Seghira et Hara Kebira constituent encore aujourd’hui des espaces de vie communautaire actifs.

Le pèlerinage de la Ghriba est historiquement considéré comme un symbole fort de coexistence : il attire chaque année non seulement des fidèles juifs du monde entier, mais aussi des visiteurs musulmans, curieux ou simplement attachés à cette tradition locale. Cette dimension interconfessionnelle a toujours été mise en avant par les autorités tunisiennes comme une vitrine de la tolérance religieuse du pays.

Mais cette image a été sérieusement entamée par deux attaques majeures. En 2002, un attentat au camion piégé revendiqué par Al-Qaïda contre la synagogue avait fait une vingtaine de morts, dont de nombreux touristes allemands. Vingt et un ans plus tard, la fusillade du 9 mai 2023, perpétrée par un garde national en service, a tué deux pèlerins et trois membres des forces de sécurité, provoquant un effondrement brutal de la fréquentation : des milliers de participants habituels avaient alors renoncé à faire le voyage.

La communauté juive de Tunisie, qui comptait encore plusieurs dizaines de milliers de personnes au milieu du XXe siècle, s’est considérablement réduite au fil des décennies d’émigration — vers Israël, la France ou d’autres pays occidentaux. Elle ne représente aujourd’hui qu’une poignée de milliers de personnes, concentrées en grande partie à Djerba et à Tunis. Le maintien du pèlerinage est donc perçu, tant par les membres de la diaspora que par les responsables tunisiens, comme un acte de résistance symbolique face au déclin démographique et aux traumatismes accumulés.

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