À Tunis, depuis mardi 19 mai, les prétoires restent à moitié vides. Des centaines d’avocats en robes noires ont déserté les salles d’audience, transformant les palais de justice en lieux de protestation silencieuse. Cet arrêt de travail ne ressemble pas à une simple grève corporatiste : il exprime une fracture profonde entre le barreau tunisien et un gouvernement accusé de subordinonner la magistrature aux intérêts du pouvoir exécutif. Avec une mobilisation générale prévue le 18 juin, l’ordre des avocats brandit le spectre d’une paralysie judiciaire durable, forçant la capitale à se confronter à une question qu’elle évite depuis des années : existe-t-il encore, en Tunisie, une justice indépendante ?
Des revendications qui débordent le cadre professionnel
Officiellement, la Chambre nationale des avocats énumère six griefs : la réforme du secteur judiciaire, l’amélioration des conditions de travail, la restauration du Conseil supérieur de la magistrature, la modernisation des infrastructures des cours, la pérennisation du fonds de retraite des avocats et l’arrêt des poursuites contre certains membres de la profession. En réalité, ces demandes pointent vers un diagnostic plus grave : celle d’une machine judiciaire en délabrement, gouvernée depuis le sommet de l’État.
Boubaker Blathaout, bâtonnier de l’ordre, a clairement énoncé l’enjeu lors du premier rassemblement : « Nous défendons notre droit à la liberté, nous garantissons les procès équitables et nous demandons que la justice ne soit pas un instrument des conflits politiques ». Cette affirmation, en apparence basique, acquiert une charge symbolique majeure dans le contexte tunisien actuel. Elle indique que le barreau en a assez de servir de figurant consentant à un système où la robe judiciaire épouse trop souvent les contours de la volonté gouvernementale.
Le nœud : un Conseil supérieur en suspens depuis 2022
La cristallisation des tensions autour du Conseil supérieur de la magistrature n’est pas fortuite. Après le coup de force du président Kaïs Saïed en février 2022—qui a entraîné la dissolution de cette institution—les avocats attendaient une restauration rapide de cette garantie constitutionnelle. Or, quatre ans plus tard, le CSM demeure quasi inexistant institutionnellement. Cette absence ne relève pas d’une simple bureaucratie lente : elle reflète une volonté délibérée de maintenir les magistrats sous la dépendance de l’exécutif.
Sans ce conseil, les juges ne possèdent aucun rempart contre les pressions politiques. Les nominations, les mutations, les révocations relèvent désormais de décisions administratives sans contrepoids. Les avocats voient dans cette situation le symptôme d’une maladie plus profonde : l’instrumentalisation progressive du pouvoir judiciaire. Plusieurs parmi eux ont d’ailleurs fait l’objet de poursuites pénales pour corruption présumée—des accusations qu’ils considèrent comme des mesures de rétorsion politique.
Le silence du ministère comme réponse
Face à cette mobilisation, le gouvernement a choisi l’impassibilité. Leïla Jaffel, ministre de la Justice depuis 2021, n’a jamais accepté de véritable dialogue avec l’ordre des avocats. Le ministère a même annoncé, dès avant le début de la grève, que les tribunaux fonctionneraient normalement—un geste de défiance pure. Aucune proposition de concession, aucune ouverture à la négociation. Juste le refus d’entendre.
Cette posture révèle quelque chose de lourd : l’exécutif considère que le pouvoir judiciaire est son prérogative exclusive. En ignorant les revendications du barreau, il envoie un message aux magistrats qui hésiteraient encore : l’indépendance n’est pas un droit, c’est une tolérance révocable.
Un système judiciaire gangrené par l’impuissance
La grève des avocats n’émerge pas du néant. Elle répond à un état de délabrement manifeste du secteur judiciaire. Les rapports d’organisations internationales—Amnesty International, la Commission internationale de juristes, le Mécanisme de coopération pour l’Afrique du Nord et de l’Ouest (MEDEL)—convergent sur un diagnostic identique : l’indépendance de la magistrature en Tunisie subit une « érosion grave ».
Les magistrats eux-mêmes ont émis des appels d’alarme. L’Association des magistrats tunisiens a rappelé que l’année judiciaire 2025-2026 marque désormais la troisième année sans garanties institutionnelles d’indépendance. Les infractions à l’État de droit s’accumulent : des jugements rendus en visioconférence contre des opposants politiques, des détentions prolongées sans respects des procédures, une justice clairement segmentée selon les lignes politiques.
Parallèlement, les conditions matérielles de travail se dégradent. Les greffes manquent de personnel, les bâtiments se dégradent, les délais de procédure s’allongent indéfiniment. Pour les avocats, pédaler dans le vide depuis des années produit l’usure. L’absence de réponse gouvernementale, alors même que la Tunisie vient de traverser une phase de révision constitutionnelle (2023-2024), a transformé la patience en résignation puis en révolte.
Les contours d’une impasse politique
Cette grève expose l’une des contradictions fondamentales de la Tunisie postérieure au coup de force de 2022. Le pays s’est doté en 2014 d’une constitution dont l’article 65 consacre explicitement l’indépendance du pouvoir judiciaire. Mais dès lors qu’un président décide d’exercer le pouvoir différemment, cette indépendance devient un obstacle à circonscrire, voire à annihiler.
Les avocats, en grévant, ne combattent pas pour des augmentations de salaires ou des réductions d’horaires. Ils combattent pour l’existence même de leur profession—c’est-à-dire pour le droit fondamental de toute personne à bénéficier d’une défense. Quand on rend impossible l’exercice du droit de défense, on détruit les fondations de l’État de droit.
Le gouvernement, lui, semble parier sur l’usure. Il compte que les avocats, face à la perte de revenus consécutive à la grève, finiront par accepter le statu quo. Mais ce calcul ignore un phénomène social crucial : aucune mobilisation professionnelle massive ne demeure longtemps cantonnée à ses enjeux initiaux. Elle devient un symbole, une cristallisation des frustrations collectives. Et dans une Tunisie fatiguée par l’instabilité politique, la mobilisation des avocats peut se transformer en signal d’alarme pour une part croissante de la population.
Les semaines décisives devant
Le calendrier est serré. Des grèves régionales s’échelonneront jusqu’au 8 juin, suivies de la manifestation nationale du 18 juin. Si la mobilisation atteint le niveau anticipé par l’ordre des avocats, les tribunaux pourraient effectivement se paralyser. Aucune démocratie n’a jamais survécu longtemps sans un appareil judiciaire fonctionnel, même imparfait.
Deux scénarios demeurent possibles. Le premier voit le gouvernement céder partiellement : engager un dialogue, consentir à quelques réformes, restaurer le CSM. Cela supposerait que l’exécutif reconnaisse les limites de son pouvoir. Le second scénario laisse la grève s’éterniser, les tensions augmenter, et les dommages collatéraux s’accumuler—investisseurs hésitants, confiants ébranlés, légitimité internationale questionnée.
Entre ces deux chemins, le gouvernement n’a pas encore tranché. Peut-être ignore-t-il que le choix s’impose à lui avec urgence.
Épilogue en attente
La mobilisation des avocats tunisiens soulève une question plus vaste : un régime peut-il longtemps prospérer en vidant ses institutions de leur sens ? La réponse que la Tunisie apportera aux prochaines semaines dira beaucoup sur sa capacité à construire un État de droit durable, ou sur sa démission face à cette tâche.


