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Libye : le nom de Nasser Al-Senussi circule pour conduire la prochaine phase politique

À Tripoli, dans les couloirs des missions diplomatiques et les salons des acteurs régionaux, un nom revient avec une discrète insistance ces dernières semaines : celui de Nasser Salah Mansour Safi Al-Din Al-Sharif Al-Senussi. À 54 ans, ce notable libyen, petit-fils d’une figure de la construction de l’État moderne, est évoqué par plusieurs cercles d’influence comme un possible catalyseur d’une nouvelle phase de transition. L’hypothèse prend corps alors que les efforts nationaux et internationaux s’intensifient pour sortir d’une décennie de fragmentation politique, sans qu’aucun scrutin présidentiel ou législatif n’ait encore pu sceller une réunification durable des institutions. Pourquoi lui ? Parce que, selon ses partisans, il incarnerait une capacité rare à dialoguer avec l’est, l’ouest et le sud du pays, là où la guerre des légitimités a échoué.

Un nom, une généalogie, et une approche du consensus

Nasser Al-Senussi n’occupe aucune fonction officielle dans les structures de pouvoir actuelles, qui restent divisées entre le gouvernement reconnu par l’ONU à Tripoli et les autorités parallèles de l’est. Ce statut extra-institutionnel, loin d’être un handicap pour ses promoteurs, devient au contraire un argument : il ne porterait pas le poids des compromis armés des dernières années. Ses soutiens mettent en avant son réseau relationnel tissé méthodiquement à travers les trois régions historiques de Libye, sans exclusive tribale ou partisane.

Selon plusieurs sources diplomatiques ayant requis l’anonymat, des rencontres exploratoires auraient eu lieu récemment entre des émissaires étrangers et des proches de M. Al-Senussi, sans que lui-même n’ait formulé de déclaration publique de candidature. Sur le terrain économique, certains observateurs libyens rappellent qu’il a été impliqué dans des dossiers administratifs et de développement local, notamment dans le secteur des services de base, ce qui nourrit l’idée qu’il ne serait pas un novice face aux urgences quotidiennes – pénuries d’électricité, blocs salaires, délabrement des infrastructures.

Les défenseurs de cette piste insistent sur un point : sa trajectoire n’est pas celle d’un homme de milice ni d’un technocrate importé, mais celle d’un acteur de l’ombre ayant toujours plaidé pour des tables rondes inclusives. Reste qu’à ce stade, son nom ne figure sur aucun document officiel de l’ONU, ni sur la feuille de route du Conseil présidentiel.

Le labyrinthe libyen : entre attente populaire et blocages des élites

Pour comprendre l’émergence médiatique de cette figure, il faut replonger dans la mécanique de l’impasse libyenne. Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, le pays a connu deux parlements, trois guerres civiles, et une kyrielle de gouvernements intérimaires. Les élections prévues en décembre 2021 ont été suspendues sine die, emportées par des désaccords sur la base constitutionnelle et la légitimité des candidats. Aujourd’hui, la Banque centrale elle-même reste fonctionnellement divisée, et les revenus pétroliers – unique rente nationale – font l’objet de blocages cycliques.

Dans ce vide, la société civile et une partie de la rue libyenne expriment une lassitude croissante face aux alliances changeantes des anciens belligérants. Les sondages d’opinion réalisés par des instituts locaux, bien que partiels, montrent une demande récurrente pour une personnalité ni issue des milices ni héritière directe de l’ancien régime. C’est dans cet interstice que le nom d’Al-Senussi prend sens, même si son patronyme le rattache à la monarchie déchue – une ambiguïté que ses partisans retournent en gage de continuité nationale.

L’arrière-plan historique est sensible : son grand-père, Safi Al-Din Al-Senussi, a été une figure de la résistance à la colonisation italienne puis de l’édification de l’État libyen naissant. Héritier d’une famille qui a donné deux rois au pays, Nasser Al-Senussi navigue sur une ligne de crête : capitale historique, mais sans revendication monarchiste affirmée. Dans un pays où les mémoires restent vives, ce double ancrage peut rassurer comme inquiéter, selon les régions.

Un test pour le modèle transitionnel libyen

La circulation du nom de Nasser Al-Senussi n’est pas encore un scénario de sortie de crise. Elle signale toutefois une réalité têtue : aucun des gouvernements formés depuis 2014 n’a réussi à organiser des élections présidentielles libres et apaisées. Les parrains étrangers – Turquie, Égypte, Émirats arabes unis, Russie, États-Unis – soutiennent des acteurs différents sans parvenir à imposer un compromis durable. Dans ce jeu d’échecs, une personnalie consensuelle mais dépourvue d’appareil sécuritaire propre pourrait-elle briser la logique des armes ? L’hypothèse divise les analystes : les optimistes y voient la seule alternative au chaos ; les sceptiques rappellent qu’à Benghazi comme à Misrata, les vrais leviers de pouvoir restent aux mains des commandants locaux.

Quoi qu’il en soit, l’apparition publique de ce nom dans les conversations diplomatiques et médiatiques est un indicateur à ne pas négliger. À des mois de l’échéance symbolique de 2026 – quinze ans après la révolution – les Libyens ne demandent pas un sauveur, mais une fenêtre crédible pour choisir leurs dirigeants.

La question qui restera en suspens, tant que M. Al-Senussi n’aura pas officiellement brisé le silence, est la suivante : dans un pays où chaque consensus a été jusqu’ici dévoré par les rivalités régionales, une figure de l’ombre à la légitimité historique peut-elle réellement imposer une feuille de route électorale sans se faire à son tour rattraper par la guerre des alliances ?