Il n’était pas présent dans la salle d’audience, mercredi 1er juillet, lorsque la chambre correctionnelle de la Cour d’appel de Tunis a scellé son sort. Anas Hmaidi, président de l’Association des magistrats tunisiens, voit sa condamnation à un an de prison confirmée pour entrave à la liberté du travail — avec, cette fois, une exécution immédiate de la peine. Absent aux deux audiences qui lui avaient pourtant été accordées à la demande de sa défense, il aurait, selon une source judiciaire relayée par l’agence Tap, déjà quitté le pays. Au cœur du dossier : une audience en référé interrompue au tribunal de Monastir, en juin 2022, sur fond de grève des magistrats tunisiens.
Quatre ans de procédure, un verdict qui se confirme
L’histoire commence en 2022. Le 13 juin de cette année-là, en pleine mobilisation syndicale des juges, Anas Hmaidi est accusé d’avoir volontairement perturbé une audience en référé devant le tribunal de première instance de Monastir. Le contexte n’est pas anodin : quelques semaines plus tôt, 57 magistrats venaient d’être révoqués par décision présidentielle, déclenchant une vague de colère au sein de la magistrature.
Pour que la justice puisse instruire le dossier, encore fallait-il lever l’immunité du prévenu. C’est chose faite le 20 septembre 2022, sur décision du Conseil provisoire de la magistrature judiciaire. L’instruction suit son cours, jusqu’au renvoi de l’affaire devant la juridiction de jugement, sur le fondement de l’article 136 du Code pénal, qui réprime l’entrave à la liberté du travail.
Verdict de première instance : le 6 avril 2026, la sixième chambre correctionnelle du tribunal de Tunis condamne Anas Hmaidi à un an d’emprisonnement. Il fait appel — mais ne se présentera jamais aux audiences qui suivront, en dépit de deux reports obtenus par ses avocats. Entre-temps, indique la source judiciaire, l’intéressé a quitté le territoire tunisien.
Une bataille procédurale menée jusqu’au bout
La défense n’a rien lâché. Devant le tribunal de première instance, elle avait demandé le report du procès, le temps que soit tranché le recours contre la levée d’immunité de son client, et que soit intégré un arrêt de la Cour de cassation relatif à une demande de délocalisation de l’affaire. Ces requêtes ont toutes été écartées.
Ses avocats ont par ailleurs pointé ce qu’ils considèrent comme des failles procédurales, en particulier au regard des garanties d’un procès équitable et des libertés syndicales censées protéger l’activité des magistrats organisés en association professionnelle.
Du côté de l’Association des magistrats tunisiens, le ton n’a jamais varié : la procédure serait viciée dès l’origine. L’organisation cite le transfert du dossier entre plusieurs juridictions, une instruction menée selon elle à marche forcée, et l’absence d’audition de son président avant son renvoi en jugement. Plus largement, l’AMT y voit une forme de représailles contre l’engagement syndical d’Anas Hmaidi et son combat pour l’indépendance de la justice — et réclame, depuis le début, l’abandon pur et simple des poursuites.
Un procès qui s’inscrit dans une crise plus ancienne
Pour comprendre cette affaire, il faut remonter à la rupture de 2022. La révocation de 57 juges cette année-là, justifiée officiellement par la lutte contre la corruption, avait été vécue par une grande partie du corps judiciaire comme un passage en force, dénué selon eux de garanties suffisantes. La riposte ne s’était pas fait attendre : grèves, sit-in, mobilisation continue portée notamment par l’AMT, association créée en 2016 pour défendre l’autonomie de la justice face au pouvoir politique.
Cette séquence s’inscrit elle-même dans un mouvement plus large de recomposition des institutions tunisiennes, engagé depuis 2021, que plusieurs organisations de défense des droits humains décrivent comme un effritement progressif de la séparation des pouvoirs. Dans ce climat, les procédures judiciaires visant des voix syndicales, politiques ou médiatiques critiques se sont multipliées, alimentant les inquiétudes sur l’état du pluralisme et de l’indépendance judiciaire dans le pays.
L’arrêt de la Cour d’appel n’épuise pas les voies de recours prévues par la loi. Reste à savoir si Anas Hmaidi, aujourd’hui hors de Tunisie, choisira de s’en saisir — et ce que cette décision changera, ou non, au bras de fer qui oppose depuis quatre ans une partie de la magistrature tunisienne au pouvoir exécutif.


