Vendredi 4 septembre 2026, en fin d’après-midi, Mohamed Yousfi s’apprêtait à entrer dans les studios d’Express FM pour participer à une émission. Il n’y est jamais entré. Le rédacteur en chef d’Al Qatiba, média d’investigation connu pour ses enquêtes sur la vie politique et judiciaire tunisienne, a été interpellé aux abords de la radio par une unité de la Brigade nationale de recherche dans les infractions financières complexes. Son téléphone a été saisi. Dans la nuit, un juge d’instruction du Pôle judiciaire économique et financier a autorisé son maintien en garde à vue, pour des faits présumés d’enrichissement illicite et de blanchiment d’argent. Quatre mois plus tôt, c’était Zied El Heni, rédacteur en chef de Tunisian Press, qui était arrêté puis condamné à un an de prison pour un simple commentaire publié sur les réseaux sociaux. Deux noms, deux dossiers, une même trajectoire : celle d’un journalisme tunisien de plus en plus étroitement surveillé.
Un scénario qui se répète
Le déroulé de l’arrestation de Mohamed Yousfi rappelle, presque trait pour trait, une méthode déjà éprouvée. Une interpellation sans préavis, en marge d’une activité professionnelle. Une garde à vue décidée de nuit, loin des regards. Un motif judiciaire technique — ici l’enrichissement illicite et le blanchiment d’argent, hier l’article 86 du code des télécommunications pour Zied El Heni — qui déplace le débat du terrain de la liberté d’expression vers celui du droit pénal financier, plus difficile à contester publiquement.
Selon la source judiciaire citée par l’agence Tunis Afrique Presse, l’enquête viserait des flux financiers associatifs dont Mohamed Yousfi aurait bénéficié par l’intermédiaire d’une association. Mais pour le Syndicat national des journalistes tunisiens, pour les partis Ettakatol et pour le mouvement Nafas, qui ont tous réagi dans les heures suivant l’interpellation, le vrai motif ne se trouve pas dans le dossier pénal : il se trouve dans la ligne éditoriale critique d’Al Qatiba et dans la réputation de Mohamed Yousfi comme voix indépendante du pouvoir.
Une liste qui s’allonge
Zied El Heni, Mourad Zeghidi, Borhen Bsaies, Khaoula Boukrim : en l’espace de quelques mois, la liste des journalistes et commentateurs poursuivis, condamnés ou contraints à l’exil s’est allongée en Tunisie. Chaque dossier a sa spécificité juridique — un post Facebook ici, une chronique radio là, un financement associatif ailleurs — mais tous convergent vers le même effet : réduire l’espace dans lequel une parole critique peut encore s’exprimer sans risque.
Ce n’est plus une série d’incidents isolés que documentent les organisations de défense de la presse depuis 2021, année où le président Kaïs Saïed a suspendu le Parlement avant de le dissoudre et de gouverner par décrets. C’est un système : celui d’un pouvoir qui, selon ces organisations, a instrumentalisé la justice pour neutraliser méthodiquement les voix qui le contestent, journalistes en tête.
Face à ce système, un silence officiel
Les autorités tunisiennes n’ont, à ce stade, pas communiqué publiquement sur les motifs précis retenus contre Mohamed Yousfi. Ce silence, désormais habituel dans ce type de dossier, laisse le champ libre aux interprétations et alimente un peu plus la défiance d’une partie de la société civile envers l’appareil judiciaire. Le président Kaïs Saïed continue d’affirmer que les libertés sont garanties en Tunisie et qu’il n’exerce pas un pouvoir dictatorial — une affirmation que chaque nouvelle arrestation de journaliste rend plus difficile à faire entendre.
Combien de dossiers faudra-t-il encore pour que ce qui ressemble à une guerre contre les journalistes soit nommé comme tel au grand jour, et non plus seulement dénoncé, affaire après affaire, par les seules organisations de défense de la presse ?


