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Lettre ouverte à Tebboune : Des tunisiennes interpellent Alger sur le soutien à Kaïs Saïed

Dix personnalités tunisiennes issues du monde politique, juridique, médical et associatif ont adressé, le 5 août 2026, une lettre ouverte au président algérien Abdelmadjid Tebboune. Publiée alors que les déclarations du chef de l’État algérien sur la Tunisie se multiplient ces derniers mois, cette missive salue la solidarité sécuritaire entre les deux pays tout en exprimant une inquiétude publique face aux marques de soutien accordées, selon les signataires, au pouvoir du président tunisien Kaïs Saïed. Rédigé à Tunis et diffusé dans l’espace public tuniso-algérien, le texte s’inscrit dans un climat de tension persistante autour du recul des libertés en Tunisie, et vise à rappeler que les rapports entre les deux États ne sauraient, selon ses auteurs, se construire au détriment du respect de la souveraineté populaire tunisienne.

Une lettre qui interpelle directement le chef de l’État algérien

Le document, structuré comme une adresse officielle, s’ouvre par une reconnaissance de la proximité stratégique entre Tunis et Alger, notamment sur les questions sécuritaires. Les signataires disent partager la position du président algérien selon laquelle toute atteinte à la sécurité tunisienne serait perçue comme une atteinte à la sécurité algérienne, une formule qu’ils qualifient de naturelle entre deux pays unis par l’histoire et la géographie.

Le ton change dès le paragraphe suivant. Les auteurs de la lettre affirment suivre avec une préoccupation croissante les propos élogieux tenus par le président algérien à l’égard du chef de l’État tunisien et de son système de gouvernance, y voyant une forme de soutien politique extérieur apporté à un pouvoir qu’ils accusent d’avoir entravé la transition démocratique du pays. Ils évoquent des poursuites judiciaires visant des personnalités politiques, des journalistes, des avocats, des chefs d’entreprise, des militants et de simples citoyens en raison de leurs opinions, poursuites qui auraient conduit nombre d’entre eux en prison ou en exil, avec des conséquences directes sur leurs familles. Selon la lettre, ces procédures ont été jugées contraires aux standards les plus élémentaires du procès équitable par des organisations professionnelles et des ONG tunisiennes et internationales indépendantes.

Des acteurs politiques et professionnels reconnus

La lettre porte les signatures de dix personnalités aux profils variés : un ancien bâtonnier ayant également occupé des fonctions ministérielles et diplomatiques, un ancien ministre de la Santé et professeur de médecine, deux anciennes parlementaires, un ancien ministre ayant siégé à la vice-présidence du Parlement, ainsi que plusieurs militants associatifs et un journaliste. Cette diversité de parcours vise, selon la structure même du texte, à donner à la démarche une assise plus large que celle d’un simple courant partisan.

Les signataires prennent soin de préciser qu’ils rejettent toute forme d’ingérence dans les affaires intérieures tunisiennes, y compris lorsqu’elle proviendrait d’un pays frère. Ils demandent que la position algérienne, si elle doit s’exprimer, privilégie les valeurs de démocratie, de justice et de liberté, et encourage une issue politique pacifique à la crise que traverse la Tunisie.

Les enjeux d’une relation bilatérale sous tension

Au cœur de la lettre figure une thèse centrale : la stabilité de la Tunisie et celle de l’Algérie seraient indissociables, et ne pourraient reposer, selon les signataires, que sur des institutions démocratiques solides et respectueuses de la volonté des peuples. Le texte affirme que la démocratie ne constitue pas une menace pour la stabilité régionale mais au contraire un rempart contre le terrorisme, l’extrémisme et les ingérences étrangères.

Les auteurs y voient également un enjeu maghrébin plus large, estimant qu’une Tunisie démocratique renforcerait la région tout entière et faciliterait la construction d’un espace maghrébin uni. Ils saluent par ailleurs les expériences algériennes de dialogue et de réconciliation, exprimant le souhait de les voir se poursuivre par un renforcement de l’État de droit et des espaces de liberté en Algérie même.

Contexte : une relation historique mise à l’épreuve

Les relations entre Tunis et Alger s’appuient sur une histoire commune ancienne, marquée par le soutien algérien à des figures de l’opposition tunisienne lors de périodes antérieures de répression. Cette mémoire partagée, évoquée explicitement dans la lettre, confère un poids particulier aux critiques adressées aujourd’hui à un pays perçu traditionnellement comme un allié des voix tunisiennes dissidentes.

Depuis 2021, la Tunisie a connu une reconfiguration profonde de son paysage institutionnel, avec la concentration des pouvoirs entre les mains du président Kaïs Saïed, la dissolution du Parlement puis l’adoption d’une nouvelle Constitution. Plusieurs organisations de défense des droits humains, tunisiennes et internationales, ont documenté depuis cette période des poursuites contre des opposants, des journalistes et des avocats, ainsi que des restrictions touchant la liberté d’expression et d’association. Ce contexte alimente depuis plusieurs années les critiques de l’opposition tunisienne, dont une partie vit aujourd’hui en exil.

Du côté algérien, les prises de position présidentielles concernant la Tunisie s’inscrivent dans une diplomatie régionale attentive aux questions sécuritaires, notamment liées à la lutte contre le terrorisme et à la stabilité aux frontières communes. C’est dans cet équilibre entre solidarité stratégique et respect affiché de la souveraineté que s’inscrit la démarche des signataires, qui cherchent à dissocier le soutien sécuritaire, qu’ils approuvent, du soutien politique au pouvoir en place, qu’ils contestent.

Une adresse qui interroge l’avenir des relations tuniso-algériennes

Cette lettre ouverte, sans précédent par le nombre et la diversité de ses signataires, pose la question de la manière dont les partenaires régionaux de la Tunisie composeront, dans les mois à venir, avec un dossier politique intérieur toujours en tension. Reste à savoir si cette interpellation publique influencera le discours des autorités algériennes ou si elle demeurera, comme d’autres appels similaires, sans réponse officielle.

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