Le tribunal avait tranché en janvier. La cour d’appel, ce mardi, n’a rien changé. Borhane Bessaies et Mourad Zghidi resteront derrière les barreaux.
Trois ans et demi. Définitifs, pour l’instant.
Il y a des audiences où l’on sort avec l’espoir que quelque chose a bougé. Ce mardi-là ne fut pas de celles-là. La chambre pénale de la cour d’appel de Tunis a rendu sa décision sans modifier d’un jour la peine prononcée cinq mois plus tôt : trois ans et six mois de prison ferme pour blanchiment d’argent et infractions fiscales. Borhane Bessaies et Mourad Zghidi, journalistes tunisiens arrêtés le 11 mai 2024, restent incarcérés. Leurs avoirs restent saisis. Leurs parts sociales dans les entreprises auxquelles ils participaient restent confisquées au profit du Trésor public. Rien n’a bougé, sauf peut-être le moral de ceux qui attendaient.
Le jugement initial avait été rendu le 22 janvier 2025 par le tribunal de première instance de Tunis. Il comportait déjà, outre la peine d’emprisonnement, un volet patrimonial lourd : amendes financières, gel des avoirs personnels, saisie des participations dans leurs sociétés respectives. La cour d’appel a validé l’ensemble, sans réserve, confirmant une décision qui avait déjà suscité de vives réactions dans les milieux du journalisme tunisien et au-delà.
Des qualifications qui interrogent
Ce qui frappe dans ce dossier, ce n’est pas tant la sévérité de la peine que la nature des charges. Blanchiment d’argent. Infractions fiscales. Des qualifications de droit commun, celles que l’on retient contre des fraudeurs, des délinquants financiers — pas, en principe, contre des journalistes pour leur travail éditorial.
Leurs défenseurs l’ont dit et redit : en choisissant ce terrain-là, le parquet a soigneusement évité de se placer sur celui de la liberté de la presse, où les garanties légales sont, du moins formellement, plus protectrices. Résultat : les deux hommes ne bénéficient pas des protections spécifiques prévues par le décret-loi n° 115 de 2011, texte fondateur de la liberté de la presse tunisienne post-révolution. Ils sont jugés comme n’importe quel justiciable accusé de délits financiers — avec, in fine, le même résultat qu’une condamnation pour délit de presse, sans en avoir l’étiquette.
C’est précisément ce glissement — du journalistique vers le pénal financier — que dénoncent les organisations internationales de défense de la liberté de presse, qui suivent leur cas depuis leur arrestation et les comptent parmi les journalistes emprisonnés dans le monde.
Près d’un an déjà passé en détention
Au moment où la cour d’appel a rendu son verdict, Bessaies et Zghidi avaient déjà passé près d’un an en prison — depuis le 11 mai 2024. Cette durée viendra s’imputer sur leur peine totale, conformément aux règles du droit tunisien. Mais cela signifie aussi que, si aucun recours n’aboutit, ils resteront détenus encore plus de deux ans après la confirmation du jugement.
Un pourvoi en cassation demeure théoriquement possible. Il ne porterait pas sur les faits eux-mêmes, mais sur d’éventuelles irrégularités de procédure ou d’application du droit. Leurs avocats n’ont pas encore annoncé publiquement la suite qu’ils entendaient donner à cette décision.
Une presse sous pression, une décennie après la révolution
Pour comprendre ce verdict, il faut le replacer dans le mouvement plus large qui traverse les médias tunisiens depuis plusieurs années. La révolution de 2011 avait ouvert un espace médiatique inédit : radios libres, télévisions privées, sites d’investigation, pluralisme des voix — tout cela avait émergé dans le sillage de la chute de Ben Ali, dans un pays qui n’avait connu que la presse officielle pendant des décennies.
Cet espace existe encore. Mais il se rétrécit. L’article 86 du Code des télécommunications — un texte prévu pour réguler les communications électroniques — est désormais régulièrement invoqué pour poursuivre journalistes et citoyens qui s’expriment en ligne. Fin avril 2026, le journaliste Zied Heni en a fait l’expérience directe : placé en garde à vue pour avoir commenté une décision judiciaire sur les réseaux sociaux. Des médias comme Inkyfada, référence du journalisme d’investigation tunisien, sont signalés comme exposés à des menaces de fermeture administrative.
Dans ce paysage, Bessaies et Zghidi occupent une place particulière : ils sont, à ce jour, les journalistes tunisiens frappés de la peine la plus lourde dans cette période. Leur cas cristallise un débat qui dépasse leurs seules personnes — celui des limites réelles, et non plus seulement formelles, de la liberté de la presse dans la Tunisie d’aujourd’hui.
Leurs noms reviendront, inévitablement, dans les prochaines semaines — que ce soit dans une salle d’audience, si un recours en cassation est introduit, ou dans les rapports des organisations internationales qui mesurent, pays par pays, l’état de la liberté de la presse. Ce que leur verdict dit de la Tunisie, chacun l’interprète à sa manière. Ce qu’il dit de leur avenir immédiat, en revanche, est sans ambiguïté : ils restent en prison.


