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Tunisie : Zied El Heni en détention après avoir dénoncé une « erreur judiciaire » sur Facebook

C’est une affaire qui ravive les craintes d’un recours accru à la répression pénale contre les critiques du système judiciaire tunisien. Zied El Heni, journaliste connu pour ses prises de position tranchées, a été placé en détention provisoire ce vendredi 24 avril 2026, sur décision du parquet du tribunal de première instance de Tunis. Motif : un long post publié la veille sur sa page Facebook, dans lequel il revenait avec amertume sur le calvaire judiciaire de son confrère Khalifa Guesmi et du défunt officier Abdelaziz Chamkhi, tous deux victimes, selon lui, d’un acharnement judiciaire fondé sur du vide juridique. Convoqué dès le 23 avril par une unité spécialisée de la Garde nationale, il a été entendu, puis déféré, avant que le juge d’instruction n’ordonne son incarcération.

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Publiée par Zied El-Heni sur Vendredi 17 avril 2026

Une convocation formelle, une audition, puis la prison

Un document officiel, émanant de la direction générale de la Garde nationale, atteste que Zied El Heni a été convoqué le 23 avril 2026 en qualité de « personne suspecte ». L’ordre, signé par la cinquième brigade centrale de lutte contre la cybercriminalité (basée à La Charguia II – El Aouinia), lui enjoignait de se présenter le lendemain à 9 heures, « pour être entendu », avec mention expresse de son droit à un avocat.

Cette convocation n’a rien d’anodin. Elle intervient quelques heures seulement après la mise en ligne d’une publication incendiaire, dans laquelle le journaliste dénonce ce qu’il appelle une « machination judiciaire ». Convoqué, entendu, puis présenté au parquet : la procédure a été rapide. Les réquisitions du ministère public ont été suivies par le juge d’instruction, qui n’a pas hésité à placer l’intéressé sous mandat de dépôt. Ce vendredi soir, Zied El Heni a rejoint la prison civile de Mornaguia, non loin de Tunis.

Au cœur de la polémique : un post qui accuse des juges d’être « criminels »

Pour comprendre l’onde de choc provoquée par cette arrestation, il faut lire le texte qui a tout déclenché. Sur son compte Facebook, Zied El Heni interpelle ses lecteurs : « Vous souvenez-vous de l’affaire du journaliste Khalifa Guesmi ? » Il rappelle alors que ce correspondant de Mosaïque FM, tout comme le major Abdelaziz Chamkhi, officier de la Garde nationale, avaient été condamnés en première instance pour avoir soit-disant divulgué des informations classées secret-défense. Leur crime supposé ? Avoir parlé d’une opération antiterroriste ayant permis de démanteler un réseau.

L’article 62 de la loi antiterroriste tunisienne faisait foi : dix ans de prison pour l’officier, cinq ans pour le journaliste. Le major Chamkhi n’a pas survécu à sa détention. Il est décédé en 2021, usé, épuisé, selon les mots de l’entourage. Mais voilà qu’en janvier 2025, après des années de procédure, la cour d’appel de Tunis constate, presque incidemment, qu’il n’y avait jamais eu d’opération d’infiltration. Ni d’interception. En clair : rien ne justifiait la qualification de secret. Les deux hommes étaient innocents. Mais l’un d’eux était déjà mort.

C’est à ce constat que Zied El Heni ajoute une accusation lourde : « Il n’y a pas d’infraction, mais il y a un crime judiciaire. Un crime commis par des juges qui ont trahi l’honneur de la justice. Des juges, mais criminels. » Le parquet a vu dans ces mots une infraction potentielle au regard du décret-loi sur la cybercriminalité, qui réprime la diffusion de fausses informations de nature à troubler l’ordre public. L’audition du journaliste portait précisément sur le caractère « mensonger » et « attentatoire à l’autorité judiciaire » de ses déclarations.

Un débat qui divise la Tunisie judiciaire et médiatique

L’affaire divise. D’un côté, les partisans d’une répression ferme estiment que le métier de journaliste ne donne pas un blanc-seing pour insulter des magistrats, dont le travail, même critiquable, ne saurait être qualifié de « criminel » sans preuve d’une intention malveillante personnelle. De l’autre, les défenseurs du journaliste rappellent que l’acquittement de Khalifa Guesmi et le décès en prison du major Chamkhi sont des faits documentés, et que critiquer la lourdeur d’un système judiciaire ayant envoyé deux innocents derrière les barreaux relève du droit le plus élémentaire à la liberté d’expression.

Ce qui frappe, c’est la rapidité de la procédure. Moins de vingt-quatre heures après la publication, Zied El Heni était convoqué. Moins de deux heures après son audition, le parquet réquisitionnait son placement en détention. Pour ses avocats, cette célérité est le signe d’une volonté d’intimidation. Pour le parquet, elle démontre au contraire l’efficacité d’un État de droit qui ne laisse pas insulter ses juges.

Un précédent lourd de sens

L’affaire Guesmi-Chamkhi avait déjà ébranlé la Tunisie. Elle avait montré que des vies pouvaient être détruites sur la base d’une interprétation extensive de la loi antiterroriste, et que la réparation, lorsqu’elle venait, arrivait trop tard pour l’un des condamnés. L’arrestation de Zied El Heni pose une autre question, plus contemporaine : la liberté de raconter ces erreurs judiciaires, de les dénoncer avec des mots forts, colore-t-elle le droit de critique ou le rend-il passible de prison ?

À Mornaguia, cette nuit, le journaliste a sans doute repensé aux mots de son intervention à la faculté de droit, la veille de son arrestation, lorsqu’il déclarait devant des étudiants et des magistrats que « la seule façon d’honorer la mémoire du major Chamkhi est de dire leur nom à ceux qui ont transformé un innocent en coupable ». Ce nom, il l’a écrit en toutes lettres sur Facebook. La justice tunisienne lui répond aujourd’hui par une serrure qui claque.

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