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Naufrage en Méditerranée centrale : plus de 80 migrants portés disparus au large de la Libye

PHOTO D'ARCHIVE – Des migrants originaires de Syrie et de Libye à bord d'un bateau en bois lancent un appel à l'aide alors qu'ils sont secourus par l'ONG espagnole Open Arms lors d'une opération de sauvetage menée dans la zone SAR de Malte, au sud de l'île italienne de Lampedusa, en Méditerranée, le jeudi 11 août 2022.

Dans la nuit de samedi à dimanche, une embarcation de fortune ayant quitté le port libyen de Tajoura a chaviré au large des côtes libyennes, alors que des conditions météorologiques difficiles agitaient la Méditerranée centrale. Environ 120 personnes, originaires pour la plupart d’Afrique subsaharienne, tentaient de rallier l’Europe. Un navire marchand et un remorqueur ont pu secourir 32 survivants, tandis que deux corps ont été repêchés. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 80 migrants sont toujours portés disparus, ce qui porte à 990 le nombre de décès enregistrés depuis le début de l’année 2026 sur l’ensemble du bassin méditerranéen, un record depuis 2014.

Le périlleux chemin de la Méditerranée centrale

L’embarcation avait quitté Tajoura, l’un des principaux points de départ des réseaux de passeurs dans l’ouest de la Libye, avant de chavirer en raison d’une forte houle et de vents violents. Les garde-côtes italiens, qui ont pris en charge les rescapés à Lampedusa, ont indiqué que l’intervention avait été rendue complexe par l’absence de coordination opérationnelle avec les autorités libyennes, souvent accusées de complicité avec les trafiquants. Cet accident survient une semaine après la découverte, par les garde-côtes italiens, de dix-neuf corps lors de l’interception d’un canot pneumatique à environ 150 kilomètres de Lampedusa.

L’OIM souligne que, depuis le début de l’année, 765 personnes ont péri sur la seule route de Méditerranée centrale, soit une hausse de 150 % par rapport à la même période en 2025. Sa directrice générale, Amy Pope, a rappelé que la multiplication des départs est liée à des facteurs globaux – guerre, instabilité, insécurité alimentaire, violences sexuelles – et qu’elle concerne désormais massivement des migrants venus du Bangladesh, du Pakistan, d’Afghanistan et du Soudan. Le naufrage de dimanche illustre la persistance d’un phénomène que les politiques européennes de refoulement et d’externalisation peinent à endiguer.

La Tunisie, plaque tournante de l’immigration irrégulière et espace politique sous tension

Parallèlement à la Libye, la Tunisie est devenue un point de départ majeur pour les candidats à la traversée vers l’Europe. Les côtes tunisiennes, en particulier celles de Sfax et de Mahdia, voient partir chaque semaine des embarcations de fortune, souvent surchargées. Selon les données du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), plus de 13 000 migrants ont été interceptés ou secourus au large des côtes tunisiennes au premier trimestre 2026, dont une part croissante de Tunisiens eux-mêmes, poussés par une crise économique et sociale profonde. Le phénomène s’inscrit dans un contexte politique tendu : depuis le coup de force constitutionnel du président Kaïs Saïed en juillet 2021, les libertés publiques ont été restreintes, le Parlement a été dissous, et une nouvelle Constitution concentrant les pouvoirs entre les mains de l’exécutif a été adoptée par référendum en 2022. La société civile tunisienne, autrefois modèle dans le monde arabe, est régulièrement réprimée : plusieurs figures de l’opposition et militants antiracistes sont actuellement poursuivis pour « atteinte à la sûreté de l’État ». Dans ce climat, les autorités tunisiennes ont durci leur approche migratoire : depuis l’été 2025, des milliers de migrants subsahariens ont été expulsés arbitrairement vers les zones désertiques frontalières de la Libye et de l’Algérie, sans accès à des procédures équitables, selon des rapports d’Amnesty International et de Human Rights Watch. Ce durcissement, salué par certains pays européens, n’a pourtant pas réduit les départs, mais a déplacé les routes migratoires et accru la vulnérabilité des exilés.

Alors que le nombre de naufrages dans le canal de Sicile ne faiblit pas et que la Tunisie se mue en acteur central du contrôle migratoire aux portes de l’Europe, la communauté internationale semble impuissante à infléchir la tragédie. L’externalisation des frontières et le soutien aux garde-côtes tunisiens et libyens, dont les pratiques sont régulièrement dénoncées, suffiront-ils à prévenir la prochaine hécatombe ? Rien n’est moins sûr, tant les causes profondes des déplacements – répression politique, paupérisation, conflits régionaux – restent intactes, et les routes de la mort, désespérément ouvertes.