C’est une interpellation qui vient troubler le silence administratif du sud tunisien. Nizar Jlidi, figure médiatique et militante basée en France, a adressé, ces derniers jours, une lettre ouverte au président de la République et au ministre de l’Intérieur pour dénoncer le comportement du gouverneur de Tataouine. Selon lui, ce dernier, loin d’incarner l’autorité de l’État, ferige des décharges sauvages sur des terrains privés, méprise les administrés et se laisse guider par des logiques de groupes d’intérêt. En cause : la décision unilatérale d’affecter une parcelle appartenant à des citoyens à un centre d’enfouissement des déchets, en dépit des règles juridiques élémentaires.
Le gouverneur accusé de violer le code foncier et d’invectiver les propriétaires
Selon le récit de Nizar Jlidi, corroboré par plusieurs témoignages d’habitants de la région, le gouverneur de Tataouine aurait pris une décision contestée : transformer une terre privée en décharge publique. Or, le droit tunisien encadre strictement l’expropriation et l’affectation des sols, qui ne peuvent être modifiées sans enquête publique, indemnisation préalable ou accord des propriétaires. Aucune procédure légale n’aurait, d’après le militant, été respectée.
Face à cette situation, des citoyens concernés se seraient rendus à la gouvernorat pour exposer leur désaccord. Là, au lieu d’un dialogue administratif, ils auraient été reçus par un haut fonctionnaire « désinvolte et cassant ». Jlidi rapporte que le gouverneur aurait tenu des propos « inconvenants, voire grossiers », refusant toute médiation et opposant à ses interlocuteurs une morgue jugée « contraire à l’éthique républicaine ». Les termes employés par l’activiste sont lourds : « Il est tombé dans la politique des groupes et des lobbies », signifiant par là que les arbitrages du représentant de l’État ne serviraient plus l’intérêt général, mais des réseaux locaux opaques.
Pour les propriétaires spoliés, la demande est claire : l’annulation immédiate de la décision d’affectation du terrain et la restitution de leur bien. Ils estiment que l’administration, au lieu de protéger les citoyens, les expose à un préjudice environnemental et économique durable.
Les enjeux politiques d’un conflit local à résonance nationale
Ce différend, bien que circonscrit à Tataouine, touche à des questions centrales pour la Tunisie post-2011 : la réforme territoriale, la gouvernance locale et la confiance dans l’administration. Depuis la Constitution de 2014 et la loi sur les collectivités locales (2018), les gouverneurs sont censés agir comme des relais de l’exécutif tout en respectant les prérogatives des conseils municipaux et régionaux. Mais dans les faits, les tensions entre autorités nommées et représentants élus demeurent fréquentes, notamment dans les régions marginalisées comme Tataouine, épicentre en 2017-2018 d’une révolte sociale autour de l’emploi et des ressources pétrolières.
La gestion des déchets, problème récurrent dans plusieurs gouvernorats, cristallise souvent ces conflits. Faute de plans directeurs efficaces et de décharges contrôlées, certaines autorités locales recourent à des solutions de fortune, parfois sur des terrains privés. Cette pratique, illégale mais répandue, révèle un État qui peine à imposer ses propres règles.
Société civile et contestation : la Tunisie face au défi de l’autorité légale
En près de douze ans de transition démocratique, la société civile tunisienne a montré une capacité de vigilance remarquable sur les questions de droits fonciers, d’environnement et de transparence. Des mouvements comme « Manich Msemah » (Je ne pardonne pas) ou les collectifs de Tataouine ont obtenu des avancées, notamment sur la révision des contrats pétroliers et la création d’emplois. Mais les difficultés structurelles persistent : chômage élevé (environ 30 % dans le Sud-Ouest), faible diversification économique, et sentiment d’abandon de la part d’un pouvoir central perçu comme lointain.
Dans ce contexte, la lettre de Nizar Jlidi s’inscrit dans une tradition d’interpellation directe des plus hautes autorités – une pratique courante parmi les activistes tunisiens en diaspora. Cette méthode, si elle n’a pas de valeur juridique formelle, sert souvent de révélateur médiatique. L’accusation de « lobbies » à l’encontre d’un gouverneur est grave : elle sous-entend que des intérêts particuliers (promoteurs, responsables locaux, gestionnaires de déchets) auraient influencé une décision administrative au détriment des citoyens.
Le gouvernement tunisien n’a pas encore réagi officiellement à l’appel de Nizar Jlidi. Reste à savoir si cette affaire, symptomatique d’un malaise plus profond entre administration et administrés, sera traitée par la voie hiérarchique – mutation du gouverneur, annulation de l’acte litigieux – ou si elle s’enlise, alimentant un peu plus la défiance dans une région déjà marquée par l’amertume sociale. La restitution du terrain aux propriétaires, réclamée par les plaignants, constituerait un premier test de l’engagement de l’État à faire respecter ses propres lois. En attendant, la question demeure : dans une Tunisie en quête de réformes, combien de décisions locales échappent encore au contrôle juridique ?


