Il n’a pas flanché. Pendant près de trente ans, Anas Hmaidi a défendu l’indépendance de la justice tunisienne avec une constance que ses pairs décrivent volontiers comme rare. Le 6 avril 2026, c’est la justice elle-même — ou du moins l’une de ses chambres — qui l’a rattrapé. Le tribunal de première instance de Tunis l’a condamné à un an de prison. Le motif retenu : entrave à la liberté du travail. La toile de fond, selon l’association qu’il préside : sa résistance syndicale face à une exécutif qui n’a cessé, depuis 2022, de resserrer son emprise sur le corps judiciaire.
Un verdict qui tombe comme un coup de massue
Ce lundi 6 avril, la sixième chambre correctionnelle du tribunal de première instance de Tunis a rendu son jugement. Un an d’emprisonnement. Le numéro de dossier — 4135 — ne dira rien au grand public. Mais dans les couloirs des palais de justice tunisiens, il résonne déjà comme un signal d’alarme.
Les faits reprochés à Hmaidi remontent à 2022, année charnière dans l’histoire récente de la magistrature tunisienne. Cette année-là, le président Kaïs Saïed dissout par décret le Conseil supérieur de la magistrature en février, puis révoque 57 juges en juin par un simple acte présidentiel. Le corps judiciaire entre en ébullition. Hmaidi, à la tête de l’Association des magistrats tunisiens, prend la tête de la fronde. Il organise, il mobilise, il parle. Trop, aux yeux de certains.
Quatre ans plus tard, c’est pour ces mêmes actions que le parquet, agissant selon l’AMT sous la supervision du ministère de la Justice, l’a poursuivi. La qualification retenue — entrave à la liberté du travail — est perçue par ses défenseurs comme une requalification politique d’un engagement syndical parfaitement légitime.
Un parcours judiciaire semé d’embûches
Avant même le verdict, la procédure avait alimenté la controverse. L’affaire a voyagé à travers trois tribunaux — Monastir, Le Kef, Tunis — au gré de décisions de renvoi que l’AMT qualifie d’arbitraires, sans fondement juridique solide. L’une d’elles aurait été prise par une chambre de cassation en pleine période de vacances judiciaires, ce qui constituerait, selon l’association, une violation frontale des règles élémentaires du procès équitable.
Hmaidi avait invoqué son immunité juridictionnelle. En vain. La levée de cette immunité, décidée par un conseil provisoire de la magistrature dont la légitimité est elle-même contestée, avait fait l’objet d’un recours en annulation. Sans suite. À chaque étape, la défense a buté sur des obstacles procéduraux que l’AMT impute à une volonté délibérée de l’exécutif de mener ce dossier à son terme, coûte que coûte.
« Un précédent grave »
Dans son communiqué publié le lendemain du jugement, le bureau exécutif de l’AMT ne cherche pas à arrondir les angles. Il parle de « décision inique », de « faits montés de toutes pièces », de « pression politique assumée ». Surtout, il pointe ce qu’il considère comme une première dans l’histoire judiciaire du pays : jamais, sous aucun régime, un magistrat n’avait été traduit devant un tribunal en raison de son activité syndicale.
Cette affirmation mérite d’être soulignée. La Tunisie a traversé des décennies d’autoritarisme sous Bourguiba puis Ben Ali. Des juges ont été écartés, mutés, mis au placard. Mais la criminalisation directe de l’engagement associatif d’un magistrat constituerait, si l’on en croit l’AMT, une ligne franchie pour la première fois.
L’association appelle ses membres à « rester soudés autour de leur organisation » et à continuer d’exercer leur métier selon leur serment, malgré les pressions. Elle annonce également qu’Anas Hmaidi fera appel du jugement et utilisera tous les recours disponibles.
La justice tunisienne à l’épreuve du pouvoir concentré
Pour comprendre ce qui se joue réellement derrière cette condamnation, il faut revenir à ce moment de bascule que fut le 25 juillet 2021. Ce jour-là, le président Kaïs Saïed suspend le Parlement, concentre les pouvoirs exécutif et législatif entre ses mains, et engage la Tunisie sur une trajectoire politique inédite depuis l’indépendance. Une nouvelle Constitution, adoptée en 2022, consacre cette reconfiguration institutionnelle au profit de l’exécutif.
La dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, quelques mois plus tard, prive le pouvoir judiciaire de son organe de gouvernance indépendant. Un conseil provisoire le remplace, sans la même légitimité constitutionnelle ni la même distance vis-à-vis de l’exécutif. Les 57 révocations de juin 2022 finissent d’installer un climat de peur diffuse dans les prétoires.
C’est dans cet environnement que l’AMT a continué à fonctionner, à publier, à dénoncer. Elle est aujourd’hui l’une des rares voix organisées à documenter publiquement ce que son bureau exécutif appelle « les dérives de l’exécutif dans la gestion de la justice en dehors des institutions et loin du droit ». Sa survie institutionnelle, dans ce contexte, est elle-même un acte de résistance.
Ce que ce jugement dit de la Tunisie d’aujourd’hui
Une conférence de presse est prévue le 10 avril. L’AMT entend y détailler les « développements graves » liés à la condamnation de son président et en expliquer le contexte à l’opinion publique. Les recours judiciaires suivront leur cours.
Mais au-delà des procédures, c’est une question plus fondamentale qui se pose : dans une Tunisie où les contre-pouvoirs se sont progressivement rétrécis depuis 2021, qui reste en mesure de dire le droit librement ? Qui peut encore, sans risquer sa liberté, défendre l’indépendance de ceux qui sont censés trancher les litiges des citoyens ?
Anas Hmaidi a consacré trois décennies à porter cette question. Le tribunal de première instance de Tunis vient de lui répondre à sa façon. Ce n’est sans doute pas la dernière réponse.


