Pénurie d’eau en Tunisie : la Banque mondiale chiffre le coût de l’inaction
Dans un rapport publié le 22 septembre, la Banque mondiale avertit que la pénurie d’eau en Tunisie pourrait coûter 6,4 % du produit intérieur brut d’ici 2050. Le pays ne dispose que de 380 m³ d’eau douce renouvelable par habitant et par an. L’institution estime à 900 millions de dollars par an l’effort nécessaire jusqu’au milieu du siècle. Elle juge la crise structurelle, alors que l’été 2026 a mis l’approvisionnement en eau potable sous forte tension.
Un rapport qui parle de crise structurelle
Intitulé « Le défi de l’eau en Tunisie : de la rareté à la résilience », le rapport écarte l’idée d’une crise passagère. Selon lui, une année plus pluvieuse ou des barrages mieux remplis n’offrent qu’un répit temporaire.
La question dépasse la seule pluviométrie. Elle touche aussi la surexploitation des ressources et les fuites des réseaux. Elle pèse sur la production agricole et sur les prix. Enfin, il reste difficile de transformer les plans et les financements annoncés en réformes concrètes.
Des ressources exploitées au-delà de leurs limites
D’après les documents de la Banque mondiale, la Tunisie exploite environ 92 % de ses ressources en eau de surface. Les prélèvements dans les nappes atteignent 133 % de leur capacité de renouvellement. Ce niveau accroît le risque d’épuisement des réserves souterraines et de salinisation de l’eau.
Les réseaux publics perdent aussi beaucoup d’eau. Les fuites représentent environ 23 % de l’eau potable et 30 % de l’eau d’irrigation.
L’agriculture, premier secteur touché
L’agriculture emploie environ 14 % de la main-d’œuvre tunisienne. Cette part grimpe à près de 50 % dans les zones rurales. La Banque mondiale estime que les pressions climatiques et le manque d’eau pourraient supprimer au moins 30 % des emplois agricoles d’ici le milieu du siècle.
Selon l’expert Hussein Rhili, cité par Reuters, l’irrigation absorbe 75 à 77 % de la consommation d’eau du pays. Il lie le recul de la production à une hausse de plus de 200 % des prix de la tomate, du piment, de la pomme de terre et de l’oignon. L’inflation a atteint 5,9 % en septembre. M. Rhili s’attend à une nouvelle hausse en octobre.
Un responsable de l’Union des agriculteurs tunisiens, qui a requis l’anonymat, évoque une situation concrète à Nabeul, premier bassin des agrumes du pays. Environ 33 pannes sur les réseaux de distribution y ont retardé le début de l’irrigation. La production d’agrumes devrait reculer d’environ 10 % en 2026, après quelque 270 000 tonnes la saison précédente.
Les réponses du gouvernement et des bailleurs
Le gouvernement présente sa stratégie « Eau 2050 » et les programmes 2026-2030 autour de quatre axes. Ils comptent 43 programmes et environ 1 200 mesures. Les investissements annoncés s’élèvent à 74,515 milliards de dinars (24,87 milliards de dollars). Les eaux non conventionnelles en reçoivent 53 %.
Le programme d’urgence annoncé le 9 juin prévoit le forage de 38 puits profonds. Il comprend aussi la remise en état de 26 stations de pompage et la rénovation de réseaux dans 22 projets. L’accélération de 187 systèmes d’eau, pour 147 millions de dinars (49,2 millions de dollars), doit bénéficier à environ 248 000 personnes.
Le ministre de l’Agriculture, Azzedine Ben Cheikh, a demandé la semaine dernière d’accélérer les projets hydrauliques. Il a aussi appelé à réparer les réseaux d’irrigation et à mieux répartir l’eau selon les besoins agricoles.
Le 1er avril 2026, la Banque mondiale a approuvé 332,5 millions de dollars pour la première phase d’un programme de sécurité hydrique et de résilience. Il s’inscrit dans une enveloppe pouvant atteindre 700 millions de dollars sur dix ans. Un volet de 208,5 millions finance l’eau potable. Il doit doubler la capacité de la station de dessalement de Zarrat, à Gabès, de 50 000 à 100 000 m³ par jour. Il prévoit aussi 100 000 compteurs intelligents. Un second volet, de 124 millions, vise environ 4 000 agriculteurs.
Le ministère du Commerce a lancé un plan pour porter les réserves d’eau embouteillée à 200 millions de litres en 2027, contre 70 millions en 2026.
Dessalement, eaux traitées : le débat sur les solutions
Aujourd’hui, le dessalement ne couvre qu’environ 2 % des approvisionnements. Les eaux usées traitées et réutilisées pèsent 1 %.
M. Rhili juge que le dessalement doit rester « le dernier recours » à cause de son coût. Il propose d’élargir l’usage des eaux traitées. Leur volume dépasse 300 millions de m³ par an, mais seuls 8 % sont valorisés. Il suggère aussi d’alimenter les stations de dessalement à l’énergie solaire. Enfin, il plaide pour des techniques limitant l’évaporation dans les barrages, car bâtir des barrages ne suffit pas selon lui.
Contexte : un pays déjà éprouvé par la sécheresse
La crise actuelle suit plusieurs chocs. La sécheresse de 2023 a fait reculer le secteur agricole d’environ 11 %. La croissance est alors restée proche de zéro, selon M. Rhili. Selon lui, ses alertes remontent à dix ans et le rapport les rejoint.
L’économie subit aussi des pressions externes. Les prix des carburants ont augmenté depuis le début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Ceux du blé et de denrées de base ont grimpé à cause de la guerre en Ukraine. Ces hausses renchérissent le transport et la production.
Le marché du travail reste tendu. Selon l’Institut national de la statistique, le chômage atteignait environ 15 % au deuxième trimestre 2026, et près de 35,4 % chez les jeunes. Pour M. Rhili, l’été 2026 a été exceptionnel. L’eau potable est devenue la priorité absolue.
Et maintenant ?
Les plans sont chiffrés, les financements en partie acquis. Reste à savoir à quel rythme les chantiers annoncés se traduiront par des robinets qui coulent et des champs irrigués. Les prochaines saisons de pluie diront si le répit se prolonge, et si la Tunisie saura s’en servir pour s’adapter.
Sources : Banque mondiale, Reuters (propos de Hussein Rhili et d’un représentant syndical), Institut national de la statistique, ministère de l’Agriculture.


