L’Arabie saoudite a bombardé mardi la ville portuaire yéménite de Mukalla, ciblant une cargaison d’armes des Émirats arabes unis destinée aux forces séparatistes. Cette action marque un tournant majeur dans un pays situé le long d’une route commerciale internationale cruciale et menace d’engendrer de nouveaux risques pour la région du Golfe persique. Les Émirats ont par la suite annoncé le retrait de leurs forces du Yémen.
Une offensive séparatiste qui bouleverse l’équilibre
Le Conseil de transition du Sud (CTS), un groupe soutenu par les Émirats arabes unis, s’est emparé ce mois-ci de la majeure partie des provinces d’Hadramaout et de Mahra, y compris des installations pétrolières stratégiques.
Le Yémen est enlisé depuis plus d’une décennie dans une guerre civile complexe, mêlant griefs sectaires et ingérences de puissances régionales. Les rebelles houthis, soutenus par l’Iran, contrôlent les régions les plus peuplées du pays, dont la capitale Sanaa. Une coalition régionale, incluant l’Arabie saoudite et les Émirats, soutient quant à elle le gouvernement internationalement reconnu dans le sud.
Ce conflit a engendré une crise humanitaire dévastatrice et détruit l’économie yéménite. Toutefois, depuis 2022, la violence avait progressivement diminué, les parties ayant atteint une forme d’impasse. L’offensive des séparatistes soutenus par les Émirats vient bouleverser cet arrangement politique fragile entre les partenaires anti-Houthis.

Les racines du conflit
La guerre au Yémen a débuté en 2014, lorsque les Houthis ont quitté leur bastion septentrional de Saada pour s’emparer de la capitale Sanaa, forçant le gouvernement internationalement reconnu à l’exil. L’Arabie saoudite et les Émirats sont entrés en guerre l’année suivante pour tenter de restaurer ce gouvernement.
Les nouveaux affrontements opposent le CTS aux forces du gouvernement reconnu et à ses tribus alliées, bien que tous deux fassent théoriquement partie du camp luttant contre les rebelles houthis dans la guerre civile plus large.
Le CTS constitue le groupe le plus puissant du sud du Yémen, bénéficiant d’un soutien financier et militaire crucial des Émirats. Créé en avril 2017, il regroupe diverses organisations cherchant à restaurer le Yémen du Sud en tant qu’État indépendant, comme il l’était entre 1967 et 1990.
L’avancée des séparatistes
Début décembre, les forces du CTS ont marché sur l’Hadramaout et pris le contrôle des principales installations de la province, notamment PetroMasila, la plus grande compagnie pétrolière du Yémen, après de brefs affrontements avec les forces gouvernementales et leurs alliés tribaux.
Les forces du CTS se sont ensuite dirigées vers la province de Mahra, à la frontière avec Oman, s’emparant d’un poste-frontière entre les deux pays. À Aden, elles ont également saisi le palais présidentiel, siège du Conseil présidentiel.
Les troupes saoudiennes se sont par ailleurs retirées début décembre de leurs bases à Aden, dans le cadre d’une « stratégie de repositionnement », selon un responsable gouvernemental yéménite.
Vendredi dernier, l’Arabie saoudite a ciblé la région d’Hadramaout par des frappes aériennes, considérées par les analystes comme un avertissement aux séparatistes pour qu’ils cessent leur avancée et quittent les gouvernorats d’Hadramaout et de Mahra.
Des tensions régionales exacerbées

Cette escalade brise le calme relatif qui régnait au Yémen depuis que les Houthis ont conclu un accord avec l’Arabie saoudite en 2022, cessant leurs attaques contre le royaume en échange de l’arrêt des frappes saoudiennes sur leurs territoires.
L’escalade met en lumière les tensions entre Riyad et Abou Dhabi, qui soutiennent des camps rivaux dans cette guerre contre les rebelles houthis soutenus par l’Iran. Les deux nations, bien qu’étroitement alignées sur de nombreuses questions au Moyen-Orient, sont de plus en plus en concurrence sur les plans économique et politique régional.
Les Émirats arabes unis ont déclaré début décembre que la gouvernance et l’intégrité territoriale du Yémen constituent « une question qui doit être déterminée par les parties yéménites elles-mêmes ».
L’histoire du conflit yéménite : comprendre les racines d’une guerre complexe
Le Yémen traverse l’une des crises humanitaires les plus graves au monde, fruit d’une histoire tumultueuse marquée par des divisions profondes et des interventions étrangères répétées.
Un pays divisé : l’héritage de la séparation
L’histoire moderne du Yémen est marquée par une division fondamentale. De 1967 à 1990, le pays était scindé en deux entités distinctes : le Yémen du Nord, plus conservateur et tribal, et le Yémen du Sud, marxiste et soutenu par l’Union soviétique pendant la Guerre froide.
La réunification en 1990 n’a jamais vraiment effacé ces différences historiques, économiques et idéologiques. Le Sud s’est longtemps senti marginalisé par le gouvernement central basé à Sanaa, alimentant un ressentiment qui perdure aujourd’hui et explique la force du mouvement sécessionniste incarné par le Conseil de transition du Sud.

L’émergence des Houthis
Les Houthis tirent leur nom de Hussein Badreddin al-Houthi, qui a lancé un mouvement de rébellion au début des années 2000 dans la province septentrionale de Saada. Ce groupe zaïdite (une branche du chiisme) dénonçait la marginalisation économique et politique de leur région, ainsi que l’influence américaine et saoudienne au Yémen.
Après plusieurs cycles de conflits avec le gouvernement central entre 2004 et 2010, les Houthis ont profité du chaos du Printemps arabe en 2011 pour étendre leur influence. En 2014, ils ont lancé leur offensive majeure, s’emparant de Sanaa et forçant le président Abd Rabbu Mansour Hadi à l’exil.
L’intervention de la coalition arabe (2015)
En mars 2015, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont formé une coalition militaire pour intervenir au Yémen, officiellement pour restaurer le gouvernement reconnu internationalement. Cette intervention s’inscrivait dans un contexte régional plus large de rivalité entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite, accusé de soutenir les Houthis.
Ce qui devait être une opération rapide s’est transformé en un conflit prolongé et dévastateur. Les frappes aériennes de la coalition ont causé de nombreuses victimes civiles, tandis que les Houthis ont lancé des missiles et des drones contre des cibles saoudiennes et émiraties.
Les multiples fractures du conflit

Le conflit yéménite n’est pas simplement une guerre à deux camps. Il implique :
Les Houthis (Ansarallah) contrôlant le nord et la capitale Sanaa, soutenus par l’Iran
Le gouvernement internationalement reconnu, soutenu par l’Arabie saoudite, affaibli et fragmenté
Le Conseil de transition du Sud (CTS), soutenu par les Émirats, qui aspire à l’indépendance du sud
Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) et des cellules de l’État islamique, qui ont profité du chaos
Diverses milices tribales aux allégeances changeantes
La crise humanitaire
Le conflit a provoqué ce que les Nations unies ont qualifié de « pire crise humanitaire au monde ». Des millions de Yéménites souffrent de malnutrition, le système de santé s’est effondré, et des épidémies de choléra ont fait des centaines de milliers de victimes. L’économie est dévastée, avec une monnaie effondrée et des salaires impayés pendant des mois.
La dimension géopolitique
Le Yémen est devenu un théâtre majeur de la rivalité régionale entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Sa position stratégique, contrôlant le détroit de Bab el-Mandeb par lequel transite une grande partie du commerce maritime mondial, en fait un enjeu crucial pour la sécurité internationale.
Les Houthis ont démontré leur capacité à perturber le commerce maritime en attaquant des navires en mer Rouge, particulièrement depuis 2023 en solidarité avec Gaza, ce qui a forcé de nombreux armateurs à contourner l’Afrique.
Les tentatives de paix avortées
Malgré plusieurs initiatives de paix menées par les Nations unies, les négociations ont systématiquement échoué. Une trêve observée en 2022 a apporté un répit temporaire, mais les tensions structurelles demeurent. L’accord informel entre les Houthis et l’Arabie saoudite en 2022-2023 a réduit les hostilités directes entre eux, mais n’a pas résolu les conflits internes.
La situation actuelle
L’offensive récente du CTS soutenu par les Émirats contre les zones contrôlées par les forces pro-gouvernementales soutenues par l’Arabie saoudite illustre la complexité du conflit. Même au sein du camp anti-Houthi, les rivalités entre l’Arabie saoudite et les Émirats se manifestent par des soutiens à des factions opposées.
Cette fragmentation rend toute solution politique extrêmement difficile. Le Yémen risque de rester divisé entre plusieurs entités de facto, aucune n’ayant la capacité de réunifier le pays par la force, perpétuant ainsi l’instabilité et la souffrance de la population.







