TUNIS, 07-05-2026: Il aura fallu quelques semaines à peine entre l’interpellation et le verdict. Le 7 mai 2024, un tribunal tunisien a condamné Zied Heni, journaliste reconnu pour sa plume acérée, à une peine d’un an d’emprisonnement ferme. Motif : avoir critiqué, dans un article, une décision judiciaire. Son avocat, joint par l’agence Reuters, a confirmé la sentence, qui plonge un peu plus la profession dans l’inquiétude. L’homme de trente-quatre ans, détenu depuis avril, a choisi de ne pas faire appel. « Je ne reconnais aucun résultat issu de ce procès illégitime », a-t-il écrit dans une lettre rendue publique par sa famille la veille du jugement.
Le refus de l’appel comme acte de défiance
En annonçant qu’il n’interjeterait pas appel, Zied Heni a pris une décision rare. Pour ses avocats, cette option était techniquement possible. Mais le journaliste a préféré dénoncer une procédure qu’il estime viciée dès l’origine. « Mes droits sont violés. Je ne peux pas reconnaître une cour qui agit sur ordre », a-t-il écrit. Une posture de résistance individuelle qui met en lumière, par son absolutisme, la rupture de confiance entre une partie de la société civile et l’institution judiciaire tunisienne.
Le Syndicat national des journalistes tunisiens a dénoncé une « condamnation politique ». De fait, l’incarcération de Zied Heni s’inscrit dans une série de poursuites visant des professionnels des médias critiques à l’égard du pouvoir exécutif. L’accusation d’« offense à la magistrature », prévue par le code pénal, est devenue un outil récurrent, au point que certains observateurs évoquent une judiciarisation de la critique médiatique.
L’ombre de 2021 : quand la démocratie tunisienne a vacillé
Pour comprendre l’affaire Heni, il faut remonter au 25 juillet 2021. Ce jour-là, le président Kaïs Saïed dissout le Parlement élu, suspend la Constitution et se donne les pleins pouvoirs par décrets. Deux ans plus tard, en février 2022, il supprime le Conseil supérieur de la magistrature et limoge des dizaines de juges. Officiellement, il s’agit de lutter contre la corruption et de purger une justice jugée trop lente. Pour l’opposition, les ONG de défense des droits humains et une partie de la société civile, c’est un coup d’arrêt brutal à l’indépendance des tribunaux.
Depuis, les arrestations de personnalités politiques se sont multipliées. Figures de l’opposition, activistes, businessmen et journalistes ont été poursuivis pour des chefs divers : complot contre la sûreté de l’État, blanchiment d’argent, ou encore atteinte à l’ordre public. Kaïs Saïed, lui, répète inlassablement qu’il ne sera pas un dictateur et que les libertés fondamentales restent garanties. Mais les faits contredisent le discours. La liberté d’expression, qui avait connu un âge d’or relatif après la révolution de 2011, se réduit comme une peau de chagrin.
Un modèle médiatique en péril
Entre 2011 et 2021, la Tunisie a été saluée comme l’exception démocratique du monde arabe. Des centaines de médias, de radios libres et de sites internet indépendants avaient vu le jour. Des journalistes formés à la déontologie occidentale étaient apparus. Aujourd’hui, plusieurs d’entre eux sont sous les verrous ou en exil. Le classement de Reporters sans frontières, qui plaçait la Tunisie en tête des pays arabes pour la liberté de la presse, a dégringolé.
Zied Heni n’est pas un cas isolé. Mais sa décision de ne pas faire appel, et sa lettre de prison, en font un symbole. D’autres confrères ont choisi la discrétion pour éviter la prison. Lui affirme son refus frontal, quitte à purger une peine qu’il juge injuste. Reste à savoir si ce geste individuel précipitera une prise de conscience collective ou sera balayé par l’indifférence.
Le verdict est tombé, mais la question de fond demeure : jusqu’où ira la Tunisie dans l’étouffement des voix dissidentes ? Dans un pays où la rue a déjà fait tomber un dictateur en 2011, le silence des grands médias face à ces dérives pourrait bien être, à terme, plus lourd que les sentences des juges. Pour l’heure, Zied Heni dort en prison, et sa plume s’est tue. Mais son exemple, comme une braise sous la cendre, pourrait un jour ranimer l’exigence de justice et de liberté qui avait émergé il y a treize ans sur les pavés de la Kasbah.
