Il est 15 heures, ce samedi d’hiver, devant le jardin public du Belvédère. Le lieu est symbolique : en face se dresse, imposant, le siège de la présidence. De là, ils sont quelques centaines à s’élancer, drapeaux tunisiens au vent et voix nouées par la même conviction : « Nous ne refermerons pas l’arc de la Révolution. »
Leur parcours, court mais lourd de sens, traverse le centre de Tunis pour aboutir à l’artère mythique, l’avenue Bourguiba. Ils répondent à l’appel de collectifs de soutien à l’avocat Ahmed Sawaâb, condamné récemment à cinq ans de prison. Mais au-delà d’une affaire judiciaire, c’est une certaine idée de la Tunisie post-2011 qu’ils sont venus défendre, quinze ans après la chute de Ben Ali.
« L’injustice est l’annonciateur de la révolution »
Le slogan, scandé en arabe, rythme le pas des manifestants. Il résume l’état d’esprit : une mise en garde. « Nous sommes la génération qui a grandi avec la promesse de la liberté. On ne nous la reprendra pas sans qu’on réagisse », lance Karim, étudiant, le visage à demi caché par un écharpe. Autour de lui, des visages de toutes générations. Des anciens qui ont connu la peur sous l’ancien régime, des jeunes pour qui la révolution est un récit familial.
La marche est calme, mais les mots sont tranchants. Les pancartes dénoncent « la dérive autoritaire », la « justice instrumentalisée », le « recul des libertés ». Le cortège avance comme un rappel à l’ordre vivant, passant délibérément « de l’œuvre du président unique vers la rue de la Révolution », selon les termes de l’appel initial. Un itinéraire qui est tout un programme : partir du symbole du pouvoir actuel pour réinvestir l’espace public originel de la révolte.
Un anniversaire en demi-teinte
À quelques jours de la commémoration du 14 janvier, date anniversaire de la révolution, l’ambiance est loin de la fête. « Ce 10 janvier, c’est notre manière de dire que la révolution n’est pas un musée. C’est un combat qui continue », explique Selma, enseignante. La référence à 2011 est omniprésente, mais teintée d’amertume. Pour beaucoup ici, le « processus révolutionnaire » ouvert à l’époque est aujourd’hui menacé de fermeture, voire de régression, sous la présidence de Kaïs Saïed.
Les forces de l’ordre observent, présentes mais discrètes. La manifestation se disperse paisiblement à la nuit tombante, laissant derrière elle des échos de slogans et une question lancinante : celle de la postérité d’un soulèvement qui a ébranlé le monde arabe. Ce soir, à Tunis, une partie de la société civile a tenu à allumer une bougie, modeste mais tenace, pour que la flamme de janvier, quinze ans après, ne s’éteigne pas.
