
Berlin (AP) Tunis (JDD) – L’annonce, ce week-end, de l’imposition par l’administration Trump de droits de douane de 10% sur huit pays européens – Danemark, Norvège, Suède, France, Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas et Finlande – en représailles à leur position commune sur le Groenland, a provoqué un séisme diplomatique(citation:AP Article). Si les projecteurs sont braqués sur Washington, Copenhague et Bruxelles, les ondes de choc de cette décision pourraient atteindre les rives de la Méditerranée et affecter un partenaire crucial de l’Europe : la Tunisie. Au carrefour des intérêts économiques, des flux migratoires et des stratégies énergétiques, la Tunisie se retrouve, une fois de plus, dans une position de vulnérabilité face aux tempêtes géopolitiques qui agitent ses principaux partenaires.

L’économie tunisienne, otage indirect d’une guerre commerciale transatlantique
Les liens économiques entre la Tunisie et les huit pays européens ciblés par Washington sont profonds, asymétriques et vitaux pour Tunis. Selon les dernières données des Nations Unies, le commerce bilatéral avec la seule France s’élevait en 2024 à plus de 9 milliards de dollars.
Tableau 1 : Relations commerciales clés Tunisie – Europe (Données 2024, USD)
| Pays partenaire | Exportations vers la Tunisie | Importations depuis la Tunisie | Secteurs clés des exportations tunisiennes |
|---|---|---|---|
| France | 3.67 milliards | 5.45 milliards | Équipement électrique/électronique (1.65 Md$), textile/habillement (1 Md$), plastiques. |
| Allemagne | 2.06 milliards | Donnée non spécifique | Équipement électrique/électronique (592 M$), véhicules, machines. |
| Suède | Donnée non spécifique | 40.77 millions | Équipement électrique/électronique (25.4 M$), habillement. |
| Danemark | 16.58 millions | Donnée non spécifique | Machines, appareils médicaux, produits pharmaceutiques. |
Une contraction économique en Europe, provoquée par ces tarifs douaniers, se traduirait mécaniquement par une baisse de la demande pour les produits tunisiens. Les secteurs les plus exposés sont l’industrie manufacturière (câblage automobile, aéronautique, textile) et l’agroalimentaire, qui représentent des centaines de milliers d’emplois en Tunisie. « Les entreprises tunisiennes sont intégrées dans des chaînes de valeur européennes, notamment française et allemande. Une taxe de 10% sur les importations européennes aux États-Unis, si elle réduit la compétitivité des entreprises européennes, réduira d’autant leurs commandes à leurs sous-traitants tunisiens », analyse Selim Karam, économiste à l’Institut Tunisien des Études Stratégiques.

Menaces sur les investissements et la coopération stratégique
Au-delà du commerce, c’est le modèle de partenariat privilégié entre l’Europe et la Tunisie qui est mis à l’épreuve. Berlin et Paris sont des investisseurs et bailleurs de fonds majeurs. Rien qu’en 2025, l’Allemagne a signé des accords d’investissement pour 1.9 milliard de dollars dans des secteurs créateurs d’emplois comme l’industrie automobile et le tourisme. Plus de 250 entreprises allemandes opèrent en Tunisie, générant environ 55 000 emplois.
Parallèlement, l’Union européenne, via son initiative « Global Gateway », vient juste de débloquer une subvention de 35.8 millions d’euros pour accélérer la transition énergétique tunisienne, visant notamment à alimenter le futur interconnexion électrique avec l’Italie (ELMED). La Norvège, autre pays ciblé par Trump, explore activement via des forums d’affaires des partenariats dans les énergies renouvelables et les produits biologiques avec Tunis.
« Ces projets stratégiques, qu’ils soient publics ou privés, reposent sur une stabilité et une prévisibilité du cadre euro-méditerranéen. La crise actuelle introduit un niveau de risque géopolitique qui pourrait geler les décisions d’investissement à moyen terme », craint une source européenne à Bruxelles, sous couvert d’anonymat.
Le dossier migratoire, nouvelle monnaie d’échange dans un contexte tendu ?

La question des migrations constitue le troisième volet de cette relation triangulaire potentiellement déstabilisée. L’Europe, et en particulier l’Allemagne et la France, sont des terres d’accueil historiques pour la diaspora tunisienne. Or, le climat politique actuel en Europe est marqué par un durcissement des politiques de retour. Les données d’Eurostat pour le troisième trimestre 2025 révèlent une augmentation de 19% des retours de ressortissants non-UE, avec l’Allemagne en tête (près de 12 000 retours, un triplement sur un an).
Tableau 2 : Focus sur les politiques de retour dans l’UE (T3 2025)
| Indicateur | Donnée | Implication pour la Tunisie |
|---|---|---|
| Augmentation globale des retours dans l’UE | +19% vs. T3 2024 | Contexte général de durcissement. |
| Leader des retours | Allemagne (~12 000, triple le volume) | Pression accrue sur un partenaire clé. |
| Taux de retours forcés | 40% en moyenne dans l’UE ; atteint 91% au Danemark | Risque de tensions diplomatiques sur les procédures. |
Si les données ne spécifient pas les chiffres pour les Tunisiens, les Algériens et les Marocains figuraient parmi les nationalités les plus concernées par ces retours au troisième trimestre 2025, indiquant une pression régionale accrue en Méditerranée occidentale. « Dans un contexte où l’Europe cherche à renforcer la coopération en matière de réadmission, la Tunisie dispose d’un certain levier de négociation. Mais ce levier peut se transformer en point de pression si les relations avec l’Europe se détériorent à cause d’un conflit qui la dépasse totalement », explique une consultante spécialisée dans les politiques migratoires euro-africaines.
Scénarios pour la Tunisie
Face à cette crise, plusieurs scénarios se dessinent pour Tunis :
- Le scénario de l’« otage économique » : L’économie tunisienne, très dépendante, subit de plein fouet un ralentissement européen. Les transferts de la diaspora, les investissements et les exportations reculent, aggravant la crise sociale.
- Le scénario du « négociateur agile » : La Tunisie utilise sa position de partenaire pivot pour jouer les intermédiaires ou multiplier ses partenariats, notamment avec d’autres acteurs (pays du Golfe, Chine), pour atténuer sa dépendance.
- Le scénario de la « crise migratoire instrumentalisée » : Les canaux de dialogue sur la migration se ferment, les retours forcés s’intensifient et la route méditerranéenne centrale redevient un sujet de vive tension, alimentant un cercle vicieux.

Alors que les capitales européennes s’organisent pour une réponse commune à l’ultimatum américain[citation:AP Article], la Tunisie observe avec inquiétude. Elle est, une nouvelle fois, le témoin impuissant d’un affrontement entre géants où son sort peut se jouer en marge des discussions. La solidité de son partenariat avec l’Europe, construit sur des décennies, va être testée non pas par un différend direct, mais par la capacité de Bruxelles à absorber un choc commercial sans sacrifier ses politiques de voisinage. L’enjeu pour la Tunisie est de rappeler, dans ce tumulte, qu’elle n’est pas seulement un voisin, mais un maillon fragile et essentiel de la stabilité régionale que des mesures punitives aveugles pourraient briser. La tourmente du Groenland pourrait bien faire des vagues jusqu’à Tunis.


